BULLSHIT JOBS : EST-CE QUE ÇA TE CONCERNE ?

BULLSHIT JOBS : EST-CE QUE ÇA TE CONCERNE ?

Le point de vue radical d’un anthropologue anarchiste

En Union soviétique, le travail était à la fois un devoir et un droit pour tous les individus. L’État soviétique créait donc quantité de postes franchement inutiles uniquement pour “occuper” les gens. On pouvait ainsi voir plusieurs personnes effectuer ensemble une tâche aussi simple que vendre des patates dans un magasin : une personne pour peser les patates, une autre pour les emballer, et une dernière pour prendre l’argent (ou le coupon). La qualité de service n’était pas meilleure pour autant puisque tout ces gens faisaient probablement la gueule.

En Union soviétique, comme dans la plupart des pays communistes d’ailleurs, tout le monde avait une place, un statut et un “travail”. Mais ce travail ne créait pas de valeur, n’aidait pas les gens, n’avait pas d’impact. Ceux qui en étaient chargés n’étaient que les rouages bureaucratiques d’une machine à fabriquer de la paperasse, les maillons d’une chaîne dont le seul but était de surveiller ses voisins, ou de braves ouvriers chargés de produire inefficacement des produits d’un autre âge.

Bien sûr, nous ne vivons pas en Union soviétique. Pourtant, la description de cet univers ne vous semble-t-elle pas étrangement familière ? Ne sommes-nous pas, nous aussi, victimes d’une bureaucratie qui vide notre travail de son sens ? Le terme “bureaucratie” n’est plus guère à la mode. Lorsque l’on veut critiquer une organisation, on parle aujourd’hui davantage de “mauvaise expérience utilisateur” ou de “mauvais design”. Pourtant le concept a gardé toute sa pertinence. Partout, on constate une épidémie de perte de sens que la bureaucratie permet bien d’expliquer.

L’explosion des “bullshit jobs” dans le système capitaliste

Notre système capitaliste vaut beaucoup mieux que l’URSS. Mais il tend à créer autant d’emplois inutiles que ne l’avaient fait les régimes communistes. David Graeber, l’anthropologue à l’origine de la désormais célèbre expression “bullshit jobs”, explique le phénomène dans un livre paru récemment, intitulé Bureaucratie (The Utopia of Rules: On Technology, Stupidity, and the Secret Joys of Bureaucracy).

                                                           David Graeber

                                                           David Graeber

Depuis plusieurs décennies, nous aussi fabriquons d’immenses machines bureaucratiques, avec de nombreuses couches hiérarchiques, dont les finalités sont de cartographier et contrôler les process et de produire des formulaires. Pour Graeber, une majorité des travailleurs de l’économie capitaliste occupent aujourd’hui des “bullshit jobs” dont l’impact et la valeur sont nuls ou presque.

“Au cours des deux siècles qui viennent de s’écouler, nous avons assisté à une explosion de la bureaucratie : depuis 30 ou 40 ans en particulier, on observe que les principes bureaucratiques se sont étendus à tous les aspects de notre existence. (…) La multiplication de ces ‘emplois de merde’ apparemment vides de sens est continue, bien que ceux qui les occupent soient la moitié du temps secrètement convaincus qu’ils ne contribuent en rien à l’entreprise.”

Chaque aspect de notre existence comprend son lot (croissant) de paperasse et de formulaires, dont l’absurdité et la vacuité rendent fou ou stupide. Rien de tel que de refaire ses papiers d’identité ou sa carte grise pour s’en convaincre ! La bureaucratie nous fait toujours nous sentir hors norme, en faute, ou trop bête. Pour arriver à ses fins, il faut savoir faire du judo : retourner la force de la bureaucratie contre elle-même, comme le fait brillamment Astérix dans Les 12 travaux. L’épisode de “La Maison qui rend fou” n’a pas pris une ride !

La meilleure vidéo de tous les temps sur la bureaucratie

La paperasse bureaucratique marque chaque étape de la vie (la mort en particulier est un terrible sommet de paperasse pour les survivants). Elle jalonne l’existence de nombreux rituels qu’on n’imagine pas remettre en question : ils sont des rites de passage profondément intégrés. Les rituels sont habituellement un grand sujet d’étude pour les anthropologues. Mais parce qu’elle est si affreusement ennuyeuse, la paperasse bureaucratique n’a que rarement été un objet d’étude pour les sciences humaines. Sa vacuité rend fous les anthropologue eux-mêmes, naturellement attirés par des symboles artistiquement denses et riches de sens.

Seuls les écrivains s’en sont emparés : ils n’ont pas peur du vide, eux. L’oeuvre de Franz Kafka est caractérisée par une atmosphère cauchemardesque, sinistre, où la bureaucratie et la société impersonnelle ont de plus en plus de prise sur l’individu. Ses personnages sont des hommes déracinés des temps modernes, qui rêvent de reprendre l’initiative, faire leurs propres choix et devenir responsables, mais sont systématiquement vaincus par des forces qui leur sont supérieures.

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De la bureaucratie à la “bureaupathologie”

Le mot bureaucratie, créé au XVIIIe siècle, renvoie à une forme d’organisation du travail inventée par les Chinois, reprise ensuite en France par Louis XIV et Colbert, les inventeurs de l’administration moderne. Cette organisation a été perfectionnée ensuite par les Prussiens.

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La forme bureaucratique fonctionnait à merveille pour toutes les grandes œuvres qui requéraient une organisation rationnelle et efficace. La Poste prussienne a longtemps été l’exemple le plus abouti : “Beaucoup des grandes réussites de notre modernisme ont été inspirées de la Poste prussienne, ou en sont l’imitation” .

“La Poste est la première tentative d’appliquer des formes d’organisation militaires au bien public. Historiquement, tous les services postaux sont issus des armées et des empires. (…) En Allemagne, on peut même affirmer que la nation a été créée par les services postaux.”

Cette forme d’organisation est fondée sur le concept de rationalité légale. Elle s’appuie sur des règles juridiques, repose sur un savoir précis et permet une meilleure prévisibilité. Elle s’oppose à l’arbitraire des organisations claniques, monarchiques ou mafieuses du passé–et du présent (car, bien sûr, il en existe encore aujourd’hui). En cela, la bureaucratie a représenté un immense progrès. Pour certains philosophes, elle représente même une forme d’utopie basée sur la méritocratie : les agents de la bureaucratie, sont recrutés pour leur “mérite” (sur concours ou sur dossier, mais le meilleur est censé gagner), doivent obéissance à leur supérieur hiérarchique (qui doit leur être supérieur en mérite) et sont concentrés sur leur travail.

Parce que la forme bureaucratique a fait ses preuves, elle s’est rapidement étendue à presque toutes les organisations. Dès la fin du XIXe siècle, les grandes entreprises, notamment les banques, ont toutes copié les modèles de l’administration publique. Les couches hiérarchiques et les formulaires y sont légion. Très vite, les sociologues des organisations ont mis en évidence les dérives de cette forme d’organisation, dont le formalisme entraîne une lourdeur et une rigidité de l’action, parfois même un accaparement du pouvoir par les bureaucrates…

Lorsque ni les employés, ni les usagers / consommateurs ne s’y retrouvent , on parle alors de bureaupathologie. De plus en plus, le fossé se creuse entre cette forme d’organisation et les attentes des travailleurs et des consommateurs. Et elle crée une forme d’aliénation qui vide le travail de tout son sens.

La perte de sens marque une phase de transition

Lemal-être qui résulte du décalage entre la forme bureaucratique et les aspirations individuelles est symptomatique d’une période de transition. Le paradigme bureaucratique n’est plus adapté à l’économie et la société d’aujourd’hui :

  • la lourdeur administrative est incompatible avec l’impératif d’innovation qui caractérise l’économie numérique : une organisation doit pouvoir avancer vite pour ne pas mourir ;
  • la spécialisation professionnelle et l’absence de mobilité professionnelle sont irréconciliables avec les aspirations des switchers d’aujourd’hui, qui veulent ou doivent changer de métier plusieurs fois au cours de leur vie.
                                                   Frédéric Laloux

                                                   Frédéric Laloux

Frédéric Laloux, dans son livre Reinventing Organizations : vers des communautés de travail inspirées, fournit une explication éclairante. Son ouvrage offre une histoire des organisations qui relie chaque forme d’organisation à un “niveau de conscience”. Il appelle le paradigme de l’organisation bureaucratique “ambre conformiste”. Cette forme est apparue lorsque l’humanité est sortie de l’organisation tribale pour construire des États, des institutions religieuses et des administrations. Elle représente un grand progrès par rapport au paradigme précédent (qu’il appelle “rouge impulsif”) parce qu’elle marque une nouvelle vision du temps (long), qui permet les grands projets ambitieux dépassant l’échelle individuelle et est fondée sur la rationalité scientifique. Dans le paradigme ambre, les individus doivent se conformer à un grand nombre de normes, voient leurs rôles définis de manière très stricte, mais sont aussi heureux de ne pas être soumis à l’arbitraire.

Le problème, c’est que l’innovation, la pensée critique et l’expression individuelle sont mal vus dans l’organisation ambre, pour laquelle elles sont même dangereuses. Pour se perpétuer, l’organisation a besoin que l’on se contente de suivre les règles et les protocoles. Elle oblige les individus à arborer un “masque social” (titre, rang, uniforme, etc.) pour s’identifier totalement au rôle qu’ils sont censés jouer. Les employés appartiennent à l’organisation qui les emploie. En échange, l’emploi est durable.

Le paradigme “ambre conformiste” est loin d’avoir disparu de notre monde moderne. Sous une forme ou une autre, il en reste des traces dans de nombreuses grandes entreprises et administrations. Mais parce que d’autres organisations et individus ont évolué vers des paradigmes plus avancés, le conformisme du modèle ambre est devenu plus insupportable pour ceux qui le subissent. Parce que nous avons été “contaminés” par d’autres paradigmes, nous souffrons d’un sentiment de vacuité et d’absence de sens, que la stabilité de l’emploi ne suffit plus à compenser.

Conclusion

La quête de sens au travail touche un nombre croissant de travailleurs. Elle pousse des millions de professionnels à explorer de nouvelles pistes et à switcher. Nous sommes nombreux à ne plus accepter le “masque social” imposé par une grande partie des organisations.

Certaines organisations se sont emparées du sujet et cherchent à faire évoluer les modes de management pour autoriser davantage d’autonomie, de responsabilité et de créativitéIn fine, un travailleur crée plus de valeur quand il peut être lui-même au travail.

Les nouveaux modes de management — entreprise libérée, holacratie — gagnent donc du terrain un peu partout. Une part croissante de la population active cherche à explorer des nouvelles formes de travail permettant plus d’impact. Le travail indépendant se développe en partie pour cette raison. Même si indépendance ne veut pas dire sens, au moins les indépendants peuvent-ils poursuivre leur quête sans arborer de masque. Le mouvement sera peut-être suffisamment puissant pour mettre bas les grandes bureaucraties du passé. Saurons-nous créer assez de nouveaux emplois pour remplacer tous ces “bullshit jobs” à deux doigts de disparaître ?

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LE FUTUR DU TRAVAIL SERA-T-IL FÉMININ ?

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